La Liberté

Chapitre 2 – Echec

La Capitale, cité des plaisirs et temple de l’insouciance. Qui aurait cru qu’un jour celle-ci devienne le théâtre d’une sombre pièce…

« Peut-être que ses espoirs ne demeuraient qu’un mirage qu’il ne pouvait atteindre. Peut-être avait-il volé trop haut. » ©tumblr.com
« Peut-être que ses espoirs ne demeuraient qu’un mirage qu’il ne pouvait atteindre. Peut-être avait-il volé trop haut. » ©tumblr.com

Kimy Dieu

Publié le 06.03.2023

Temps de lecture estimé : 6 minutes

Article en ligne – Nouvelle » Le soleil déclinait lentement au loin et illuminait dans sa course les nombreuses avenues de la ville. Dominant la cité de sa hauteur défaillante, un clocher se dressait, triomphant, au centre de la Place des Anges. Assis sur le rebord de son pinacle, il contemplait avec mélancolie la cité qui se mouvait en contrebas. Des cris fusaient au coin d’une rue, tandis que des pleurs résonnaient sur les bâtisses de la ville. Sous les cliquetis des pièces sonnantes et trébuchantes des marchands, le tintement de chopes remplies à ras vibraient à l’unisson avec des toasts portés par des rires gras. A ses pieds se dessinait à nouveau la toile d’un monde fourmillant, un monde qui vivait dans son temps, un monde qui semblait avoir oublié, pendant un instant, l’existence de leur dieu.

Des bruits de pas le tirèrent soudain de ses rêveries et d’un mouvement rapide, il se retourna pour faire face à son invité. Un sourire narquois fendillait son visage et un amusement presque palpable brillait dans son regard. Sa chevelure voltigeait sous les souffles capricieux du vent et reflétait les dernières lumières d’un jour mourant.
- T’ai-je manqué ?
- Peut-être bien, répliqua le dieu.
- Allons, sois un peu plus émotif ! Combien de temps s’est-il écoulé depuis notre dernière rencontre ?
- Sans doute quelques siècles. Dis-moi, que me vaut l’honneur ta visite, toi, gouverneur des Landes. 
- Rien qu’une partie d’échecs, répondit celui-ci en sortant de sa toge un plateau carrelé de noir et de blanc. Un prix plutôt modeste pour le régisseur des terres de Rosefield, non ? 
- Je préférerais le mot « juste », à celui de « modeste ».
- Ah ! Bien sûr ! J’avais oublié que la modestie n’avait sa place dans une ville aussi honorable qu’est la Capitale. Même si les Landes se situent au-delà de tes petites frontières, des échos de ta région me sont tout de même parvenus. On te dit imprudent, insouciant, brûlant d’une ardeur fiévreuse pour tout ce que la vie aurait à offrir, pourtant ton humeur maussade ternit cette délicieuse soirée. Où donc est passé l’entrain qui dore ta réputation ?
- Joue et peut-être que tu seras suffisamment sagace pour trouver la réponse comme un grand.
- Et « provocateur » à ajouter sur la liste te décrivant. J’aime ça. Rassure-toi, je n’ai nul besoin de jouer pour décrypter les pensées tumultueuses du fin stratège que tu es, mais je veux bien relever le défi.

Quelques minutes suffirent pour que la partie d’échecs atteigne le summum de son intérêt. Une reine, un roi, deux fous et une tour pour les Landes. Un roi, une tour et un pion pour Rosefield. Sentant que la manche prendrait fin sous peu, l’invité étranger laissa échapper un long soupir, avant d’observer avec lassitude le monde qui s’activait au bas du clocher. Un groupe de saltimbanques était sur le point de se donner en spectacle, tandis qu’une foule s’agglomérait en préparant déjà de quoi les acclamer.

- La réputation de ta Capitale est digne de ses rumeurs. On accourt les rues et les allées pour un rien. Enfin, te décides-tu à déplacer ton petit pion ?
- Cela ne t’a-t-il jamais intrigué ? Aussi insignifiant et impuissant soit-il, le pion peut faire renverser la balance dans une partie, déclara le dieu en faisant rouler le pion entre ses doigts. 
- A condition qu’il atteigne sa destination finale, ce qui est rarement le cas. Généralement, ils sont bons à être sacrifié, c’est pour cela qu’on les appelle des « pions ».
- Sans doute, répondit le dieu. Echec.
- Et mat pour toi, répliqua l’invité en déplaçant son fou et en s’emparant du roi. Ce fut une manche de courte durée, mais tu m’auras occupé le temps d’un soir.
Sur la Place des Anges, des voix se faisaient entendre et s’accordaient sous les vrombissements des cordes d’une guitare. Des corps valsaient dans une danse à la grâce presque perceptible. Les applaudissements d’un public euphorique venaient s’ajouter au brouhaha incessant qui animait les quartiers environnants. Juchés du haut de leur clocher, les dieux guettaient avec curiosité la vie de la Capitale.

- Dis-moi, depuis quand sommes-nous devenus une blague à leurs yeux ? 
- Ne l’avons-nous jamais été ?
- Nous étions leurs ambitions, leurs espoirs, leurs rêves… Et regarde-nous. Nous dépérissons pour ne devenir que des noms qui pavent l’histoire de ce monde. Plus le temps avance et plus il semble éroder de leur mémoire le souvenir de notre existence.
- Peut-être peuvent-ils se passer de notre présence. S’ils sont parvenus à devenir les seuls maîtres de leur destin, alors peut-être le temps est-il venu pour nous de tirer notre révérence…
- Ou pas.

Un claquement de doigt avait fouetté l’air, et en une fraction de secondes, les pièces du plateau d’échecs s’étaient vues valser dans les airs. Pendant un instant, le monde sembla chahuter sur une mer houleuse, comme poussé par la colère et la rage d’un dieu. La dernière image que son esprit captura fut celle d’une divinité au regard empli de mépris et de dédain. Cette image, il la voyait diminuer, rapetisser à mesure que le sol lui tendait ses bras de pierre. La Capitale, cité des plaisirs et temple de l’insouciance, venait de perdre sa couronne.

- Le monde nous a jetés aux oubliettes, mais nous, nous ne l’oublions pas, loin de là, et avec ou sans ton aide, je lui rendrais la chaîne avec laquelle il nous a bâillonnés, déclara-t-il en regardant le dieu chuter du clocher. A plus, l’ami.

A ceux qui auraient tourné le regard vers le ciel, la scène d’un ange s’étant brûlé les ailes leur serait apparue. Peut-être que ses espoirs ne demeuraient qu’un mirage qu’il ne pouvait atteindre. Peut-être avait-il volé trop haut. Quoiqu’il en soit, son corps gisait au sol et violait de son sang la Place des Anges. Dans sa main un pion imprégné de rouge luisait sous les derniers éclats d’un soleil agonisant. On aurait dit un soldat tombé au front…

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